PM :Vous étiez avec Lounès Matoub quand il a été assassiné. Comment cela s'est-il passé ?
NM :Je me souviens surtout du bruit. J'entends encore les rafales de mitraillettes. Nous étions dans la voiture avec mes deux petites s½urs. Nous retournions vers Taourirt-Moussa, le village où nous habitions, après avoir déjeuné à Tizi-Ouzou. Au départ, j'ai cru que j'avais appuyé par hasard sur la gâchette de la kalachnikov toujours posée sur mes genoux quand nous circulions sur les routes. Puis j'ai été touchée par les balles. Lounès essayait de faire redémarrer le moteur, sans succès. Nous étions encerclés. Je lui ai tendu la kalachnikov. Il a riposté. Il est sorti du véhicule et, là, ils l'ont abattu.
PM :Les armes faisaient-elles partie de votre univers ?
N.M :Lounès était l'un des hommes les plus menacés d'Algérie. Quand il sortait, il prenait toujours son pistolet et sa mitraillette. C'était comme on s'habille pour sortir.
P.M :Le jour de sa mort, il était angoissé, dites-vous. Pensez-vous qu'il se doutait de quelque chose ?
N.M : Ce n'était pas un homme comme les autres. Il pressentait les choses .Ce jour là, il était malade et énervé. Depuis quelques temps déjà, il me disait qu'il allait bientôt mourir.
P.M : Le G.I.A, qui a revendiqué l'attentat, est-il le seul responsable de la mort de votre mari ?
N.M : Je ne peux rien affirmer. Ce que je sais, c'est que sa disparition en a réjoui plus d'un.
Les islamistes, comme le pouvoir. Je pense qu'il valait mieux, pour certains, qu'il devienne un mythe plutôt qu'un poète vivant qui continue à dénoncer les injustices. C'était un rebelle. En septembre dernier, le président Bouteflika est venu en Kabylie pour annoncer que la langue berbère ne serait jamais une langue officielle. Aucun homme politique Kabyle n'a réagi. Si Lounès avait été là, le président n'aurait jamais osé mettre les pieds à Tizi-Ouzou pour tenir un tel discours.
P.M : Où en est l'enquête ?
N .M : Lounès est mort le 25 juin 1998. J'ai été entendu en juillet alors que j'étais encore à l'hôpital. J'ai raconté comment s'était déroulé l'attentat. Quand les gendarmes sont revenus me faire signer le procès-verbal, il y était inscrit que je désignais le G.I.A alors que je ne l'avais pas dit. Je relevais de graves blessures. Les gendarmes étaient tous autours de moi. J'ai signé. J'ai compris qu'on essayait de nous endormir.
En octobre, mes s½urs et moi avons été entendues par le juge d'instruction. Mes s½urs sont certaines de pouvoir identifier les assassins. Elles ont pris le risque de le dire officiellement . Et depuis, rien.
P.M : Avez-vous eu d'autres nouvelles, depuis ?
N.M : Récemment, un quotidien algérien a écrit que je devais rentrer pour la reconstitution qui marquerait la fin de l'enquête. Or je n'ai jamais reçu de convocation. J'ai un mauvais pressentiment. De toute façon, mon état psychique et les conditions sécuritaires m'empêchent de retourner en Algérie.
P.M : Vous étiez très gravement blessée. Comment avez-vous réussi à survivre à ce drame ?
N.M : D'abord, je n'ai pas cru à la mort de Lounès. Je pensais que c'était un cauchemar et que j'allais me réveiller. Pendant douze jours, je n'ai pas su si j'allais m'en sortir . Puis, de ma chambre d'hôpital à Tizi-Ouzou, ,j'ai entendu la foule qui criait, qui pleurait. Alors j'ai compris. En même temps, je voulais rester avec ces gens, eux aussi orphelins. Cela m'a permis de m'accrocher à la vie.
P.M : Plus tard, vous décidez de vous exiler en France. Pourquoi ?
N.M : J'étais terrorisée à l'idée de sortir de l'hôpital. Je devais affronter l'extérieure, seule. Le monde continuait à vivre et Lounès était mort. Je suis rentrée dans notre maison de Tourirt-Moussa. Elle était occupée par la mère de Lounès, qui vivait avec nous ; je n'ai jamais été en bon terme avec ma belle-famille. Il y avait beaucoup de gens chez nous, des amis mais aussi des personnes que Lounès n'aimait pas beaucoup. J'ai dû me replier dans ma chambre. Je n'étais pas guérie. Je marchais à peine. On me faisait clairement sentir que je n'étais pas chez moi. Je suis allé m'installer chez mes parents. Seulement, quand les gens venaient se recueillir sur la tombe de Lounès, et quand ils passaient à la maison pour présenter leurs condoléances, ils demandaient après moi. La famille de Matoub m'a donc rappelé. Je suis revenue chez nous, chez Lounès et chez moi. Il y avait des photos de lui partout, avec sa famille, ses amis, mais je ne figurais sur aucune. Alors, je suis partie pour la France.
P.M : Ce n'était donc pas pour des raisons de sécurité ?
N.M : Pour moi non. Mais j'ai fait venir mes s½urs qui, elles, pouvaient identifier les assassins, elles n'étaient pas en sécurité. Elles les avaient entendu parler kabyle. Ce qui signifie qu'ils pouvaient faire partie de notre entourage.
P.M : Vous aviez vingt ans de différence avec Matoub. Quand la petite Kabyle que vous étiez, a t-elle été séduite par le chanteur ?
N.M : Dés que j'ai été en âge d'écouter de la musique ; vers 4 ou 5ans. J'ai été d'abord envoûtée par la voix. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait, mais ma grande s½ur m'expliquait.
P.M : Est-ce lui qui vous a fait prendre conscience de votre identité Kabyle ?
N.M : C'était en moi, car je suis Kabyle. Mais il m'a appris comment revendiquer mon identité.
P.M : Vous n'êtes pourtant pas issue d'une famille militante ?
N.M : Mes parents ne se sentaient pas concernés. C'était entre les enfants que cela se passait. Nous étions sept s½urs et nous en parlions tout le temps : le jour, la nuit. On s'enseignait les unes les autres ce que nous savions. On décortiquait les choses.
P.M : Lounès Matoub était-il votre maître à penser ?
N.M : Il y a eu des écrivains qui sont morts pour défendre leur identité kabyle, mais Lounès a su clarifier notre histoire. Il écrivait avec des mots simples, qu'on ressentait de façon encore plus intense avec sa musique. Tout le monde pouvait se reconnaître dans ce qu'il disait. Il est entré dans chaque foyer kabyle.
P.M : Quel était son message ?
N.M : On ne peut pas faire de nous des Algériens sur mesure. On ne peut pas accepter que, dés que nous apprenons à lire et à écrire, on nous inculque de force les premiers principes de notre citoyenneté algérienne.
P.M : Quel a été votre premier geste de résistance et de rébellion inspiré par Matoub ?
N.M : J'étais en guerre très jeune et presque tout le temps. A l'école on devait répéter : «ma langue c'est l'arabe ma religion c'est l'islam, mon pays c'est l'Algérie», je refusais de le dire même quand on me battait pour cela.
P.M : Matoub avait un côté provocateur que vous appréciez apparemment ?
N.M : Il faut être provocateur sinon vous n'obtenez rien. Il n'y a pas de diplomatie possible. Lounès utilisait des mots très forts pour s'exprimer, mais il disait toujours : "Il y a des chansons pour égayer et d'autres pour réveiller".
P.M : Matoub pouvait aller plus loin dans la provocation et pas seulement dans les mots. On l'a aussi accusé de manipulation. En 1988, un gendarme a vidé son chargeur sur lui. Plus tard, dans son livre intitulé "Rebelle", il a avoué qu'il cherchait parfois à se faire tirer dessus pour attirer l'attention. N'avait-il pas forcé le barrage ce jour-là ?
N.M : Pas ce jour-là. Alger se soulevait. Lounès était allé à Tizi-Ouzou avec deux étudiants pour distribuer des tracts. Les gendarmes l'ont reconnu puis suivi. On lui a tiré dessus alors qu'il était debout à l'extérieure de la voiture. Quand l'ambulance est arrivée, ils l'ont jeté dedans en disant : "Voilà votre bâtard, votre chien !".
P.M : Beaucoup de rumeurs ont couru sur Matoub : il aurait été un agent de la sécurité militaire, il aurait été homosexuel, alcoolique...
N.M : Je n'y ai jamais cru. Je me suis même bagarrée pour défendre sa réputation . Je me suis fâchée avec certains de mes amis. Je trouvais que c'était une telle injustice.
P.M : Les zones d'ombres de son enlèvement, en 1994, relevaient-elles également de ces rumeurs ?
N.M : On a dit que c'était lui qui avait organisé son enlèvement pour qu'il devienne un martyr. Puis, on a dit que c'était ces amis. Moi, je crois ce que lui m'a raconté. C'est -à--dire quinze jours de cauchemar entre les mains du G.I.A.
P.M : Pourquoi le G.I.A l'a t-il laissé en vie, ce qui n'était pas son habitude ?
N.M : Parce que la Kabylie tout entière s'est soulevée. Les gens sont non seulement sortis dans la rue, mais ils sont allés dans la montagne pour menacer les familles tenues par le G.I.A. S'il arrivait quelque chose à Lounès, leurs fils seraient à leur tour assassinés...
P.M : Etiez-vous amoureuse de lui depuis toujours ?
N.M : Dés le lycée, j'ai su dans mon fort intérieure, que je serais un jour sa femme. Toutes mes copines avaient des petits amis, moi je n'en voulais pas. Elles me disaient : "Mais pourquoi tu restes seule ?" je leur répondais que je ne voyais pas pourquoi j'irais perdre mon temps avec un autre puisque c'est Lounès que j'épouserais.
Quand il s'est marié pour la deuxième fois, les copines m'ont dit : "Tu vois, il a une nouvelle femme." J'ai répondu que ce n'était pas grave, qu'il divorcerait un deuxième fois.
P.M : Vous aviez été séduite par l'artiste, vous avez découvert l'homme qu'on décrivait colérique, autoritaire, violent. Comment est-il vraiment ?
N.M : Rien de tout cela. Je ne l'ai jamais vu se mettre en colère contre quelqu'un. L'injustice pouvait provoquer en lui des rages folles, c'est tout. Il m'a gâtée comme une enfant, tout le temps de notre vie commune. Il était prévenant, sensible, courageux, volontaire. C'est vrai qu'il pouvait passer du plus grand optimisme, au plus profond désespoir. Je ne sais pas comment il était avant d'être avec moi, mais moi, je l'ai connu comme je vous le décris.
P.M : Vous avez vécu immédiatement ensemble malgré le poids des traditions ?
N.M : Chaque minute loin l'un de l'autre était pour nous une minute perdue. Nous avions un sentiment d'urgence. Lounès me disait qu'il n'avait jamais connu un amour comme le nôtre.
P.M : Quand on a 20 ans et qu'on se marie avec son idole, a-t-on conscience de la réalité ?
N.M : Je savais à quoi je m'exposais, mais je n'avais pas peur. Il m'a dit qu'un jour on finirait par le tuer et moi avec, si je devenais sa femme. Ma décision était prise depuis très longtemps. Je n'ai pas hésité .
P. M : Matoub voulait-il un enfant de vous ?
N. M : Alors qu'il avait été marié deux fois, il n'avait jamais eu d'enfants, là, il en avait exprimé l'envie. Il avait besoin d'une aide médicale pour cela. Nous devions venir en France pour rencontrer des médecins.
P.M : Cela explique t-il la tension qui l'habitait quand les demandes de visa vous concernant n'aboutissaient pas ?
N.M : Il devait se rendre en France pour travailler et notamment pour faire le Zénith. Je ne pouvais pas avoir de visa. Nous ne savions pas pourquoi. Il était perturbé, d'abord parce que cela contrariait nos projets d'enfant, mais également parce qu'il ne comprenait pas ce qui bloquait. Nous étions comme prisonniers. Lui en France à se morfondre sans moi. Et moi en Algérie. C'était un clavaire pour lui et pour moi.
P.M : C'est à ce moment-là qu'il a écrit son dernier album ?
N.M : Lounès écrivait quand il était malheureux. Depuis notre rencontre, il n'avait pas écrit une ligne. Seul à Paris, éprouvant à nouveaux la sensation de la douleur, il a crée 23 chansons.
P.M : A la fin de votre livre, pourquoi lancez-vous comme un appel à la réconciliation à votre belle-mère ?
N.M : Je ne pense pas que la réconciliation soit possible. On m'a fait trop de mal. Sa mère et sa s½ur m'ont totalement rejetée. Elles essaient de m'effacer de la vie de Lounès. Quand une émission de Radio ou de télévision lui rend hommage, on présente toujours les condoléances à sa mère et à sa s½ur, et moi, c'est comme si je n'existais pas. Des rumeurs courent sur moi, comme celles qui dit qu'on aurait tiré sur moi à blanc, le jour de l'attentat. Je reçois des menaces me rendant responsable de la mort de Lounès... J'ai l'impression qu'on mène une compagne contre moi.
P.M : Lounès est mort depuis bientôt deux ans, avez-vous pensé à refaire votre vie ?
N.M : Non, car jusqu'à aujourd'hui il est toujours avec moi. Comme il me l'avait promis : "Je quitterai peut-être cette terre, mais je serai toujours prés de toi." Je sens sa protection. Lounès me soutient : rien ne pourra me rendre folle ni me détruire.
Interview Florence Saugues