Matoub et Boris Vian, deux rues pour deux rebelles

Matoub et Boris Vian, deux rues pour deux rebelles
L'inauguration officielle de la rue Lounès MATOUB en même temps que celle de Boris Vian, voisine de quelques mètres, a eu lieu comme prévu le samedi 11 mars à 11h 00 à St- Martin d'Hères, à proximité de Grenoble. Sous un soleil radieux, aux pieds des Alpes enneigées (qui nous rappellent notre majestueux Djurdjura), alors qu'une sono diffusait les chansons des chanteurs disparus, une foule des grands jours s'est pressée pour assister à cet événement exceptionnel. Il y avait là, au 1er rang, outre René Proby, Maire de St Martin d'hères, les élus de la ville, Nna Aldjia mère de Lounès, Malika sa s½ur, les amis de la fondation Lounès Matoub, Ferhat Mhenni, le consul d'Algérie à Grenoble, invité par le Maire ( à titre personnel et officiel a-t-il tenu à préciser), des artistes, des journalistes amis de Lounès, la presse écrite et audio visuelle (dont la télévision France 3 et BRTV), le président et les membres de l'association Amazigh de Grenoble-St Martin d'hères, les représentants d'associations amazighes de la région parisienne, de St-Etienne, Genève, Annemasse, Strasbourg, Marseille et un grand nombre de citoyens français et berbères amis de Lounès ou simplement amoureux de ses chansons et de ses idéaux.
Après avoir dévoilé la plaque de la rue Boris Vian, l'émotion était à son comble lorsque Mr René Proby a écarté délicatement le drapeau français dévoilant au public la plaque sur laquelle est désormais inscrit: "Rue Lounès MATOUB, 1956-1998, victime de l'intolérance". De longs applaudissement ont suivi le geste symbolique du Maire et des youyous des femmes ont fusé attirant sur leurs balcons les habitants des immeubles environnants. Beaucoup de personnes, hommes et femmes, n'ont pu retenir leurs larmes d'émotion à ce moment-là. Nna Aldjia et Malika Matoub étaient naturellement les plus éprouvées bien qu'elles étaient très entourées et réconfortées par l'assistance.
Vint ensuite le moment des interventions. Belkacem Lounès a été le premier à être invité par le service du protocole de la mairie à prendre la parole, au nom de l'association Amazigh de St Martin d'hères, inspiratrice de l'initiative. C'était ensuite au tour du Maire d'intervenir pour expliquer pourquoi sa municipalité a décidé de baptiser deux rues qui côtoient des noms de deux rebelles, deux grands défenseurs des libertés, Boris et Lounès. "Choisir Boris Vian et Lounès Matoub marque la symbolique, de reconnaître ces hommes qui ont payé de leur vie la défense de leurs idées". Mr Proby a invité notamment les jeunes à "saluer ces deux hommes d'exception, l'un marquant son temps par une boulimie littéraire frénétique, l'autre en étant un feu ... s'éteignant courageusement en digne Amazigh, homme libre". Abordant les circonstances de l'assassinat de Lounès, le 25 juin 1998 sur une route de Kabylie à quelques kilomètres de son village natal, Mr Le Maire a affirmé que "l'on ne sait toujours pas qui l'a tué".

Association Culturelle Amazigh à Martin d'Hères

# Posté le vendredi 06 avril 2007 18:09

Matoub Un artiste engagé contre l'integrisme!

Matoub Un artiste engagé contre l'integrisme!
Juin 1998 - Lounès Matoub était une grande voix de la Kabylie ,une région de l'Algérie qui avait su donner au pays une chanson, comme Oran lui a offert le raï, deux symboles de la résistance à l'intégrisme et aux jeux pervers de la politique d'Etat. Enlevé en septembre 1994, le chanteur avait été libéré, racontait-il dans Rebelle (Stock), livre autobiographique relatant les circonstances de sa détention par les maquisards islamistes, après avoir dû jurer qu'il ne chanterait plus jamais.
Pourtant, en janvier 1995, Lounès Matoub, barbe de rebelle, chemise blanche, s'offrait le luxe de deux concerts à guichets fermés au Zénith, à Paris, devant plus de sept mille personnes venues là, comme pour assister à une grande fête de famille, où la grand-mère en robe traditionnelle côtoyait le fils né en France et ses enfants français. Quatre mois plus tard, exilé en France, il repartait chanter à Tizi-Ouzou et à Bejaia.
Les islamistes les plus radicaux considèrent la musique comme une activité diabolique. Le 24 septembre 1994, le jeune chanteur de raï Cheb Hasni avait été assassiné par le Groupe islamique armé (GIA) à Oran sans que Lounès Matoub, relâché par ses ravisseurs, n'ait un mot pour lui, ce qui lui fut violemment reproché. Depuis, plusieurs personnalités de la chanson et de la musique algérienne ont été prises dans la tourmente de la violence (Cheb Aziz, Lila Amara, le producteur Rachid), sans que l'on sache toujours si leurs assassinats avaient été directement liés à leur art ou s'il s'agissait de hasards ou de règlements de comptes.
Militant actif du Mouvement culturel berbère (MCB), dont il s'était ensuite écarté, Lounès Matoub avait été l'une des figures de proue du "printemps berbère" , qui enflamma Tizi-Ouzou en avril 1980. Ses chansons, ainsi que celles des grandes figures du militantisme culturel berbère, tels Lounis Aït Menguellet, Ferhat M'henni ou Idir, furent interdites. Depuis, il n'avait cessé de défendre la langue berbère, qui avait failli périr avec l'arabisation forcée.
Les intégristes étaient pour lui, des "faucheurs d'étoiles" , comme il l'écrivait dans Kenza, une chanson composée en l'honneur de la fille de Tahar Djaout, écrivain et journaliste assassiné en juin 1993 à Alger.

Controverse.
Né le 26 janvier 1956 à Taourit-Moussa, près de Tizi-Ouzou, Lounès Matoub avait rapidement choisi la chanson comme moyen d'action. Il enregistre son premier album,
Ay Izem (Le Lion), en 1978. Le succès est immédiat, suivi très rapidement d'un second album, Ayemma aâ'zizen (Chère mère). La chanson kabyle était entrée en résistance au début des années 70, où, explique Idir, "les canons du bon goût étaient ceux du Moyen-Orient. Nous avons remplacé les quarante violons d'orchestre par deux guitares et deux voix". Là où Aït Menguellet est animé de la flamme de la poésie épique, là où Idir met de la mesure et de la lucidité, Lounès Matoub, comme Ferhat M'henni, s'écarte parfois du souci esthétique pour plonger dans un militantisme radical : "Compagnon de la révolution/ Même si ton corps se décompose/ Ton nom est éternité", écrit-il dans "Le Révolutionnaire" (dans l'album La Complainte de ma mère, chez Mélodie/Blue Silver).
Lounès Matoub était un chanteur à la voix de roc, au style mordant et âpre qui s'accompagnait volontiers d'une mandole. Il était aussi un personnage controversé, volontiers provocant et attiré par la figure du martyr. L'authenticité de son enlèvement avait été mise en doute. Le chanteur avait d'ailleurs gagné en 1997 un procès en diffamation contre son collègue, très respecté, Ferhat M'henni, qui avait évoqué l'éventualité d'un coup monté par les amis politiques de Lounès Matoub.
En 1996, le bouillant Lounès avait fustigé, sur les ondes de Beur FM le plus grand poète kabyle vivant, Lounis Aït Menguellet, un artiste et musicien d'une discrétion légendaire, qui s'était refusé à commenter les allégations de Ferhat. Devant les graves accusations qui avaient été portées à son encontre (en particulier d'avoir cotisé au GIA sous l'effet de la peur), Aït Menguellet, qui réside en Kabylie et se sentait physiquement menacé, avait enfin répondu : "Pour un mensonge proféré, il y aura en réplique dix vérités sur sa personne."

VÉRONIQUE MORTAIGNE
Le Monde du 27 juin 1998

# Posté le vendredi 06 avril 2007 18:01

Allocution de Matoub devant le congrès Italien pour l'abrogation de la peine de mort

Allocution de  Matoub devant le congrès Italien pour l'abrogation de la peine de mort
Mesdames et messieurs,
Je suis ici pour la Marche des Rameaux sur invitation de la compagne pour l'abolition de la peine de mort "ne toucher pas à Caen" et du parti radical.
Permettez-moi de dire quelques mots dans ma langue maternelle, le berbère, à la mémoire de Jugurtha, roi de Numidie, mort dans une cellule ici à Rome il y a plus de mille ans : "a nerrez wala a nekknu" (plutôt se briser que de plier).
Chers amis,
J'ai été condamné à mort par le GIA (groupe islamique armé). Ils m'ont condamné car pour eux je suis synonyme de dépravation dans mon pays.
Chanter veut dire pour eux s'écarter du chemin de Dieu. Pendant les seize nuits qu'a duré ma séquestration, l'ombre de la mort ne m'a pas quitté un instant.
J'avais peur, j'avais très peur. J'ai été confronté à la mort plusieurs fois dans ma vie, mais cette fois-ci cela à été le paroxysme de l'horreur. J'y ai échappé miraculeusement grâce à un énorme élan de solidarité. La Kabylie s'est soulevée comme un seul homme pour exiger ma libération sans conditions. Malheureusement, beaucoup -et parmi les meilleurs d'entre nous- n'ont pas eu cette chance. Je ne voudrais pas vous remémorer cette expérience douloureuse. J'ai hâte de l'oublier comme j'aimerais aussi toujours me rappeler pour pouvoir interpeller la société devant ce danger mortel. Ce que je voudrais dire ici, c'est qu'il n'y a pas que les intellectuels ou les artistes qui sont condamnés à mort, assassinés. Aujourd'hui, on peut être condamné à mort sans le savoir. Comme ces jeunes filles qui rejettent le voile ou qui refusent "zaouadj el moutâa", ce fameux mariage de jouissance, ainsi que celles qu'on assassine sur le chemin de l'école. Comme ces jeunes gens "coupables" d'être parents d'un agent de police ou d'un magistrat ou simplement "coupables" d'avoir pris le bus. Seigneur Dieu pourquoi ?

Aujourd'hui, tout algérien qui se lève le matin est un condamné à mort potentiel. La mort, ou plutôt le crime est revendiqué, assumé comme moyen pour instaurer un régime qui est fondé sur l'assassinat. La mort est au c½ur du système intégriste, au plus profond de son âme. Mais nous condamnons toutes les morts, y compris celles des Etats.

Merci pour votre action qui est aussi notre combat à tous : mettre fin à toute peine de mort officielle ou sauvage, "civilisée" ou barbare. Non ! Non à l'intolérance !
Tissons ensemble les liens de la solidarité.

Je remercie le parti radicale et vous tous ici présents pour m'avoir aidé et permis de m'exprimer. Demain, je serai présent pour apporter mon soutien à la campagne pour l'abolition de la peine de mort avant l'an 2000, à l'occasion de la Marche des Rameaux.


MATOUB Lounès
photo a ne pas copier svp

# Posté le vendredi 06 avril 2007 17:56

Inerview Nadia Matoub femme de Lounès!

Inerview Nadia Matoub femme de Lounès!
PM :Vous étiez avec Lounès Matoub quand il a été assassiné. Comment cela s'est-il passé ?
NM :Je me souviens surtout du bruit. J'entends encore les rafales de mitraillettes. Nous étions dans la voiture avec mes deux petites s½urs. Nous retournions vers Taourirt-Moussa, le village où nous habitions, après avoir déjeuné à Tizi-Ouzou. Au départ, j'ai cru que j'avais appuyé par hasard sur la gâchette de la kalachnikov toujours posée sur mes genoux quand nous circulions sur les routes. Puis j'ai été touchée par les balles. Lounès essayait de faire redémarrer le moteur, sans succès. Nous étions encerclés. Je lui ai tendu la kalachnikov. Il a riposté. Il est sorti du véhicule et, là, ils l'ont abattu.

PM :Les armes faisaient-elles partie de votre univers ?
N.M :Lounès était l'un des hommes les plus menacés d'Algérie. Quand il sortait, il prenait toujours son pistolet et sa mitraillette. C'était comme on s'habille pour sortir.

P.M :Le jour de sa mort, il était angoissé, dites-vous. Pensez-vous qu'il se doutait de quelque chose ?
N.M : Ce n'était pas un homme comme les autres. Il pressentait les choses .Ce jour là, il était malade et énervé. Depuis quelques temps déjà, il me disait qu'il allait bientôt mourir.

P.M : Le G.I.A, qui a revendiqué l'attentat, est-il le seul responsable de la mort de votre mari ?
N.M : Je ne peux rien affirmer. Ce que je sais, c'est que sa disparition en a réjoui plus d'un.
Les islamistes, comme le pouvoir. Je pense qu'il valait mieux, pour certains, qu'il devienne un mythe plutôt qu'un poète vivant qui continue à dénoncer les injustices. C'était un rebelle. En septembre dernier, le président Bouteflika est venu en Kabylie pour annoncer que la langue berbère ne serait jamais une langue officielle. Aucun homme politique Kabyle n'a réagi. Si Lounès avait été là, le président n'aurait jamais osé mettre les pieds à Tizi-Ouzou pour tenir un tel discours.

P.M : Où en est l'enquête ?
N .M : Lounès est mort le 25 juin 1998. J'ai été entendu en juillet alors que j'étais encore à l'hôpital. J'ai raconté comment s'était déroulé l'attentat. Quand les gendarmes sont revenus me faire signer le procès-verbal, il y était inscrit que je désignais le G.I.A alors que je ne l'avais pas dit. Je relevais de graves blessures. Les gendarmes étaient tous autours de moi. J'ai signé. J'ai compris qu'on essayait de nous endormir.
En octobre, mes s½urs et moi avons été entendues par le juge d'instruction. Mes s½urs sont certaines de pouvoir identifier les assassins. Elles ont pris le risque de le dire officiellement . Et depuis, rien.

P.M : Avez-vous eu d'autres nouvelles, depuis ?
N.M : Récemment, un quotidien algérien a écrit que je devais rentrer pour la reconstitution qui marquerait la fin de l'enquête. Or je n'ai jamais reçu de convocation. J'ai un mauvais pressentiment. De toute façon, mon état psychique et les conditions sécuritaires m'empêchent de retourner en Algérie.

P.M : Vous étiez très gravement blessée. Comment avez-vous réussi à survivre à ce drame ?
N.M : D'abord, je n'ai pas cru à la mort de Lounès. Je pensais que c'était un cauchemar et que j'allais me réveiller. Pendant douze jours, je n'ai pas su si j'allais m'en sortir . Puis, de ma chambre d'hôpital à Tizi-Ouzou, ,j'ai entendu la foule qui criait, qui pleurait. Alors j'ai compris. En même temps, je voulais rester avec ces gens, eux aussi orphelins. Cela m'a permis de m'accrocher à la vie.

P.M : Plus tard, vous décidez de vous exiler en France. Pourquoi ?
N.M : J'étais terrorisée à l'idée de sortir de l'hôpital. Je devais affronter l'extérieure, seule. Le monde continuait à vivre et Lounès était mort. Je suis rentrée dans notre maison de Tourirt-Moussa. Elle était occupée par la mère de Lounès, qui vivait avec nous ; je n'ai jamais été en bon terme avec ma belle-famille. Il y avait beaucoup de gens chez nous, des amis mais aussi des personnes que Lounès n'aimait pas beaucoup. J'ai dû me replier dans ma chambre. Je n'étais pas guérie. Je marchais à peine. On me faisait clairement sentir que je n'étais pas chez moi. Je suis allé m'installer chez mes parents. Seulement, quand les gens venaient se recueillir sur la tombe de Lounès, et quand ils passaient à la maison pour présenter leurs condoléances, ils demandaient après moi. La famille de Matoub m'a donc rappelé. Je suis revenue chez nous, chez Lounès et chez moi. Il y avait des photos de lui partout, avec sa famille, ses amis, mais je ne figurais sur aucune. Alors, je suis partie pour la France.

P.M : Ce n'était donc pas pour des raisons de sécurité ?
N.M : Pour moi non. Mais j'ai fait venir mes s½urs qui, elles, pouvaient identifier les assassins, elles n'étaient pas en sécurité. Elles les avaient entendu parler kabyle. Ce qui signifie qu'ils pouvaient faire partie de notre entourage.

P.M : Vous aviez vingt ans de différence avec Matoub. Quand la petite Kabyle que vous étiez, a t-elle été séduite par le chanteur ?
N.M : Dés que j'ai été en âge d'écouter de la musique ; vers 4 ou 5ans. J'ai été d'abord envoûtée par la voix. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait, mais ma grande s½ur m'expliquait.

P.M : Est-ce lui qui vous a fait prendre conscience de votre identité Kabyle ?
N.M : C'était en moi, car je suis Kabyle. Mais il m'a appris comment revendiquer mon identité.

P.M : Vous n'êtes pourtant pas issue d'une famille militante ?
N.M : Mes parents ne se sentaient pas concernés. C'était entre les enfants que cela se passait. Nous étions sept s½urs et nous en parlions tout le temps : le jour, la nuit. On s'enseignait les unes les autres ce que nous savions. On décortiquait les choses.

P.M : Lounès Matoub était-il votre maître à penser ?
N.M : Il y a eu des écrivains qui sont morts pour défendre leur identité kabyle, mais Lounès a su clarifier notre histoire. Il écrivait avec des mots simples, qu'on ressentait de façon encore plus intense avec sa musique. Tout le monde pouvait se reconnaître dans ce qu'il disait. Il est entré dans chaque foyer kabyle.

P.M : Quel était son message ?
N.M : On ne peut pas faire de nous des Algériens sur mesure. On ne peut pas accepter que, dés que nous apprenons à lire et à écrire, on nous inculque de force les premiers principes de notre citoyenneté algérienne.

P.M : Quel a été votre premier geste de résistance et de rébellion inspiré par Matoub ?
N.M : J'étais en guerre très jeune et presque tout le temps. A l'école on devait répéter : «ma langue c'est l'arabe ma religion c'est l'islam, mon pays c'est l'Algérie», je refusais de le dire même quand on me battait pour cela.

P.M : Matoub avait un côté provocateur que vous appréciez apparemment ?
N.M : Il faut être provocateur sinon vous n'obtenez rien. Il n'y a pas de diplomatie possible. Lounès utilisait des mots très forts pour s'exprimer, mais il disait toujours : "Il y a des chansons pour égayer et d'autres pour réveiller".

P.M : Matoub pouvait aller plus loin dans la provocation et pas seulement dans les mots. On l'a aussi accusé de manipulation. En 1988, un gendarme a vidé son chargeur sur lui. Plus tard, dans son livre intitulé "Rebelle", il a avoué qu'il cherchait parfois à se faire tirer dessus pour attirer l'attention. N'avait-il pas forcé le barrage ce jour-là ?
N.M : Pas ce jour-là. Alger se soulevait. Lounès était allé à Tizi-Ouzou avec deux étudiants pour distribuer des tracts. Les gendarmes l'ont reconnu puis suivi. On lui a tiré dessus alors qu'il était debout à l'extérieure de la voiture. Quand l'ambulance est arrivée, ils l'ont jeté dedans en disant : "Voilà votre bâtard, votre chien !".

P.M : Beaucoup de rumeurs ont couru sur Matoub : il aurait été un agent de la sécurité militaire, il aurait été homosexuel, alcoolique...

N.M : Je n'y ai jamais cru. Je me suis même bagarrée pour défendre sa réputation . Je me suis fâchée avec certains de mes amis. Je trouvais que c'était une telle injustice.

P.M : Les zones d'ombres de son enlèvement, en 1994, relevaient-elles également de ces rumeurs ?
N.M : On a dit que c'était lui qui avait organisé son enlèvement pour qu'il devienne un martyr. Puis, on a dit que c'était ces amis. Moi, je crois ce que lui m'a raconté. C'est -à--dire quinze jours de cauchemar entre les mains du G.I.A.

P.M : Pourquoi le G.I.A l'a t-il laissé en vie, ce qui n'était pas son habitude ?
N.M : Parce que la Kabylie tout entière s'est soulevée. Les gens sont non seulement sortis dans la rue, mais ils sont allés dans la montagne pour menacer les familles tenues par le G.I.A. S'il arrivait quelque chose à Lounès, leurs fils seraient à leur tour assassinés...

P.M : Etiez-vous amoureuse de lui depuis toujours ?
N.M : Dés le lycée, j'ai su dans mon fort intérieure, que je serais un jour sa femme. Toutes mes copines avaient des petits amis, moi je n'en voulais pas. Elles me disaient : "Mais pourquoi tu restes seule ?" je leur répondais que je ne voyais pas pourquoi j'irais perdre mon temps avec un autre puisque c'est Lounès que j'épouserais.
Quand il s'est marié pour la deuxième fois, les copines m'ont dit : "Tu vois, il a une nouvelle femme." J'ai répondu que ce n'était pas grave, qu'il divorcerait un deuxième fois.

P.M : Vous aviez été séduite par l'artiste, vous avez découvert l'homme qu'on décrivait colérique, autoritaire, violent. Comment est-il vraiment ?
N.M : Rien de tout cela. Je ne l'ai jamais vu se mettre en colère contre quelqu'un. L'injustice pouvait provoquer en lui des rages folles, c'est tout. Il m'a gâtée comme une enfant, tout le temps de notre vie commune. Il était prévenant, sensible, courageux, volontaire. C'est vrai qu'il pouvait passer du plus grand optimisme, au plus profond désespoir. Je ne sais pas comment il était avant d'être avec moi, mais moi, je l'ai connu comme je vous le décris.

P.M : Vous avez vécu immédiatement ensemble malgré le poids des traditions ?
N.M : Chaque minute loin l'un de l'autre était pour nous une minute perdue. Nous avions un sentiment d'urgence. Lounès me disait qu'il n'avait jamais connu un amour comme le nôtre.

P.M : Quand on a 20 ans et qu'on se marie avec son idole, a-t-on conscience de la réalité ?
N.M : Je savais à quoi je m'exposais, mais je n'avais pas peur. Il m'a dit qu'un jour on finirait par le tuer et moi avec, si je devenais sa femme. Ma décision était prise depuis très longtemps. Je n'ai pas hésité .

P. M : Matoub voulait-il un enfant de vous ?
N. M : Alors qu'il avait été marié deux fois, il n'avait jamais eu d'enfants, là, il en avait exprimé l'envie. Il avait besoin d'une aide médicale pour cela. Nous devions venir en France pour rencontrer des médecins.

P.M : Cela explique t-il la tension qui l'habitait quand les demandes de visa vous concernant n'aboutissaient pas ?
N.M : Il devait se rendre en France pour travailler et notamment pour faire le Zénith. Je ne pouvais pas avoir de visa. Nous ne savions pas pourquoi. Il était perturbé, d'abord parce que cela contrariait nos projets d'enfant, mais également parce qu'il ne comprenait pas ce qui bloquait. Nous étions comme prisonniers. Lui en France à se morfondre sans moi. Et moi en Algérie. C'était un clavaire pour lui et pour moi.

P.M : C'est à ce moment-là qu'il a écrit son dernier album ?
N.M : Lounès écrivait quand il était malheureux. Depuis notre rencontre, il n'avait pas écrit une ligne. Seul à Paris, éprouvant à nouveaux la sensation de la douleur, il a crée 23 chansons.

P.M : A la fin de votre livre, pourquoi lancez-vous comme un appel à la réconciliation à votre belle-mère ?
N.M : Je ne pense pas que la réconciliation soit possible. On m'a fait trop de mal. Sa mère et sa s½ur m'ont totalement rejetée. Elles essaient de m'effacer de la vie de Lounès. Quand une émission de Radio ou de télévision lui rend hommage, on présente toujours les condoléances à sa mère et à sa s½ur, et moi, c'est comme si je n'existais pas. Des rumeurs courent sur moi, comme celles qui dit qu'on aurait tiré sur moi à blanc, le jour de l'attentat. Je reçois des menaces me rendant responsable de la mort de Lounès... J'ai l'impression qu'on mène une compagne contre moi.

P.M : Lounès est mort depuis bientôt deux ans, avez-vous pensé à refaire votre vie ?
N.M : Non, car jusqu'à aujourd'hui il est toujours avec moi. Comme il me l'avait promis : "Je quitterai peut-être cette terre, mais je serai toujours prés de toi." Je sens sa protection. Lounès me soutient : rien ne pourra me rendre folle ni me détruire.

Interview Florence Saugues

# Posté le vendredi 06 avril 2007 17:47

l'enfant terrible d'une culture

l'enfant terrible d'une culture
L'homme est un écorché vif, l'enfant terrible d'une culture. L'artiste, quant à lui, a payé, à son corps défendant, pour être le symbole qu'il est aujourd'hui. En octobre 1988, un gendarme lui tire cinq balles dans le corps, le jette sur le bas-côté d'une route en Kabylie et le laisse pour mort. Matoub survivra, ce n'était qu'un répit. Fin 1994, un groupe armé l'enlève pendant plus de quinze jours. Un " tribunal islamique " , réuni dans une grotte, le condamne à mort. Encore une fois, il échappe à la fatalité . Le soulèvement en Kabylie où Matoub est une idole à laquelle on ne touche pas impunément, a dû infléchir la décision de ses ravisseurs. Son exécution aurait entraîné l'irréversible. C'est en quelque sorte un miraculé qui revient, la pugnacité intacte.
Artiste en constante fusion, inapte à dormir sur ses lauriers, exigeant, âpre au travail, jaloux de sa création, Matoub est un constructeur de passerelles. Entre les générations, d'abord : par la transmission des chants et des contes du terroir à une jeunesse qui en est dépossédée. Entre les cultures, ensuite : chanteur kabyle, il puise dans le chaâbi, renforçant ainsi la chanson populaire algérienne. Entre les luttes, enfin : ce poète authentique n'hésite pas à monter au feu, parfois au sens propre du terme.
Mais ce serait aller vite en besogne que de réduire Matoub à sa seule vigueur contestataire. Derrière l'intransigeance de ce baroudeur de la revendication, il y a pourtant toute la fragilité, voire la vulnérabilité, d'un véritable poète de l'amour et de l'amitié. Il y a, vibrante, toute la sensibilité accrue plutôt qu'endurcie par les épreuves, d'un homme avec qui le destin est loin d'avoir été tendre. Bien sûr, il réitère la reconnaissance de l'identité des siens. Bien sûr, on entend sourdre, par sa voix, le chant rugueux de la montagne.
Ce nouvel album comporte des chansons qui sont autant de patriotes pour un pays pris de convulsions mais où, pourtant, l'espoir de la paix et l'idée de bonheur n'ont jamais été aussi tenaces. Matoub revient, ici, à la source pure du châabi. Il réinvente les airs populaires - Ah ! El Hasnaoui et, bien sûr, El Anka !-en redonnant, ce faisant, au genre son âpre phrasé et sa précision subtile, hachée, impérissable. Cela devrait suffire pour cesser de diaboliser celui qui, par son obsession à repartir toujours des origines, revisite mieux que quiconque ce vieux fonds maghrébin fait d'audace créatrice mixée à l'héritage de toute la fertilité qui a traversé notre terre. Et puis il y a Matoub poète, singulier et pourtant universel, à propos duquel on reprendrait volontiers Mouloud Feraoun parlant de Si Mohand U M-hand : " Les plus émouvants de ses poèmes et aussi les plus nobles ce sont ceux qui pleurent les temps révolus où le Kabyle était libre, c'est à dire misérable et digne, où on n'accordait de prix qu'au courage, à l'honnêteté, à la justice, les temps où la richesse matérielle ne pouvait s'édifier sur la lâcheté et la trahison ".

Arezki METREF
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# Posté le vendredi 06 avril 2007 17:45