Révolution Africain : Ça ne t'embarrasse pas d'être une star, une vedette adulé ? Quant on voit tous ces gens qui viennent à tes rares galas et, depuis tes blessures, ici, à la clinique ?
Matoub Lounès : je ne me sens pas une star, je ne me suis jamais senti une star ou une vedette.
Mais est-ce que ça ne te pèse pas d'être considéré comme l'un des leaders de la chanson de protestation ?
Je ne me crois pas leaders. J'essaie de défendre une cause que je trouve juste, c'est tout. Leader ? Non, je ne pense pas...
Les gens te voient comme ça...
Peut-être. J'ignore... Une chose est certaine : j'essaie de travailler davantage, un renouveau, un souffle à la chanson kabyle...
Le public voit en Matoub comme un symbole. Surtout depuis les émeutes d'octobre. Ils pensent même que tes blessures sont la conséquence à tes prises de position, à tes chansons...
Ce n'est pas parce que j'ai reçu des balles que ça prouve que j'avais des positions. Mes positions, je les ai toujours eu, avant qu'on ne tire sur moi. Ces balles seraient une preuve ? Je ne sais pas...
Tu as une idée de ton public ?
Il y a une complicité entre moi et le public. Je lui ai toujours donné ce qu'il voulait. Et moi, j'ai toujours été satisfait de son adhésion, son accueil. Il y a une émotion, une chaleur...je ne sais comment t'expliquer mon public...il est vital. Il peut être le public de tout le monde aussi...
Comment tu expliques le succès rapide que tu as eu ? Est-ce dû, entres autres, aux événements de Tizi-Ouzou, en 1980 ?
J'ai commencé la chanson en 1978, donc bien avant les événements de Tizi-Ouzou. J'ai peut-être eu de la chance. Il n'y avait pas, en ce moment, beaucoup de chanteurs qui enregistraient...C'était peut-être ça ?
Est-ce que tu étais sûr d'apporter quelque chose de nouveau à la chanson Kabyle ?
Oui, je dois dire qu'il y avait une ambition à la base. J'avais débuté très jeune. En 1978, j'avais décidé d'enregistrer, de faire carrière quoi, et de tenté ma chance. Je me suis dit : pourquoi pas moi ?
Donc, lorsque tu as enregistré ton premier album, " Ay izem " (le lion), tu étais prêt ?
Oui, j'étais prêt. J'avais les textes, les mélodies et surtout, comment t'expliquer ça : je chantais déjà dans les fêtes, donc je me suis rapproché du public.
A quel âge, justement, avais-tu commencé à chanter ? j'ai retrouvé dans une revue d'université, que tu avais débuté à l'âge de 12 ans...
Je dirais même avant !
Pourquoi tu as choisi la chanson pour t'exprimer ?
Ça vient comme ça, c'est inexplicable. On aime la chanson comme on peut aimer autre chose dès le jeune âge ! J'ai voulu chanter, c'est tout. Au départ, je n'avais pas l'idée que j'aillais réussir et être connu aujourd'hui. J'ai tenté l'expérience. Heureusement, ça a marché !...Et je continue à travailler davantage.
Est-ce que ça a marché aussi parce que tes textes sont directs ? Bon, tu as écrit des textes métaphoriques, très beaux d'ailleurs, mais beaucoup de tes textes vont droit au but...
Ça, je l'ai compris. Le public la réclamé en quelque sorte, la métaphore ? C'est presque tout le monde qui en fait. Je trouve que c'est une manière de se détourner des réalités. Sans vouloir porter atteinte à quiconque, je trouve que la chanson dite engagée doit être directe !
Tout en étant esthétiquement présentable ?
Cela va de soi !...
...Parce que, il faut le dire, certains chanteur dits engagés n'enveloppent pas leur produit de belle manière !
Ah, non, non...Moi je dirai que ce sont des orateurs plutôt que des chanteurs !
Une grande partie de tes chansons sont agressives. En ce sens, où tu colles à l'actualité du pays. Tu donnes l'impression d'être un provocateur. Pourtant, les gens qui te connaissent vouent ton ouverture, ta gentillesse, ta générosité, ta sensibilité...
Je serai dur dans mes textes ? C'est possible. Moi, je crois que quand il faut dire quelque chose, il faut le faire...
Tu appelles un chat, un chat !
Absolument. Ça plaît à certains comme ça déplaît à d'autres.
Depuis les débuts, tu conserves l'image d'un chanteur, d'un poète solitaire...
Ah, oui. J'ai toujours plané en solitaire. J'aime mieux mené ma barque tout seul , sans l'aide de personne. Je travaille mes textes et mes mélodies à ma manière tout en respectant les autres. C'est ce qui fait ma force, mon enthousiasme aussi.
Tu à écrit des textes pour les autres chanteurs. Comme, par exemple, Takfarinas. Tu en as fait beaucoup ?
Oui, j'ai écrit pour d'autres. Je le fait comme ça. Quand quelqu'un me demande un texte, je lui en donne volontiers. Ce n'est point pour que mon nom soit cité.
Tu n'es pas tendre envers les opposants qui sont en France. Comme Ben Bella et Ait Ahmed dans le morceau : " les deux compères " !
Tout le monde sait que leur alliance, en 85, était contre nature. C'est Ben Bella qui a fait condamné Ait Ahmed. Tout d'un coup, on les revoit ensemble. C'est choquant. Ça n'a pas plu à presque tous les Algériens...
Toi en tant que chanteur, ça transparaît dans beaucoup de tes chansons, " Tarwa lhif " (descendance démunie), " A mes frères "...
Oui. Parce que j'ai essayé de transmettre le courroux de beaucoup de gens. J'ai trouvé que ce n'était pas juste qu'Ait Ahmed puisse se targuer de représentant en s'alliant avec Ben Bella.
De toute façon, tu n'es pas tendre, non plus, avec les autres tendances !
Je suis toujours resté indépendant. Je n'appartiens à aucun parti. Je suis d'autant plus à l'aise que je n'hésite pas à écrire sur toutes les incohérences que je constate !
Il est certain que les tendances ont cherché à te récupérer !
Oui, mais c'est impossible. Il ne pourront jamais !
Tu accordes beaucoup de d'importance à la scène...
C'est normal, ça fait partie du travail.
Oui, mais beaucoup de chanteurs n'ont pas cette exigence...
Eh, bien, s'ils ne l'ont pas, ils ne progresseront jamais. Ils demeureront à " l'état primaire ". Il faut avancer quand même ! Si tu ne soignes pas ton travail, tu aboutiras à la médiocrité. Quand on aime son métier, il faut donner le maximum. Par esprit professionnel.
Est-ce que tu travailles vite, d'habitude, en studio ? Tu m'as dit que tu as enregistré la bande de la dernière cassette, " Rwah, rwah " (viens, viens) en 48h...
Oui. Parfois moins ou plus. C'est une question d'habitude. Lorsque les chansons son carrés et que les musiciens son bons, ça marche tout seul.
A propos de musiciens, toi tu les choisis rigoureusement. Quels sont ceux avec lesquels tu as l'habitude d'enregistrer ?
Il y a Rabah Khalfa, l'excellent percussionniste, Hamid Mekkaoui, un marocain qui joue du naï, Mokadem Ghobrini, un grand violoniste, Lakehal Belhadad, un Algerois de la place 1er Mai qui joue du qanoun ainsi que Hamid Lakri, de mon village, au banjo.
Est-ce que tu as un groupe fixe quand tu te produis dans tes rares galas ?
Disons que j'ai pratiquement un orchestre fixe. Quand je joue dans les fêtes, ce sont les mêmes musiciens qui m'accompagne. Des jeunes de mon village...
Avec tes dernières cassettes, " tisirt n nedama " (la meule de regret) " L-mut " (la mort) et " rwah rwah " (viens viens), tu annonces ton retour au chaâbi des débuts. Mais un chaâi propre à toi...
Effectivement, je suis revenu à mon genre de départ. Mais on sent quand même un changement, une maturité. Le chaâbi est toujours en moi.
C'est ta base ?
Absolument !
A un certain moment, le public n'arrivait pas à ta classer. Tu touchais à tous les genres : traditionnel, chaâbi, moderne...
Donc c'est une richesse, quoi ! C'est comme un musicien qui joue de tous les instruments. On dira simplement que c'est un artiste !
D'après toi, le chaâbi ou tout autre genre, peut-il absorber facilement d'autres rythmes, d'autres genres ?
Cela fait partie des recherches, des expériences. Avec inévitablement des résultats.
Toi , tu es pour l'ouverture...
Bien sûr. Ces choses là, on les sent. Il m'arrive de remplacer, dans ma tête, des textes en arabe par du kabyle quand j'écoute des chansons, chaâbi ou autres.
Est-ce que tu as eu l'idée d'interpréter des qacidates genre " El Meknassia " par exemple, à ta manière, textes et arrangements ?
Oui, ça peut se faire. C'est même dans mes intentions.
Tu apprécies beaucoup Hadj El Anka, El Hasnaoui, Amar Azzahi...
Oui, beaucoup. Ce sont des maîtres.
Qu'est-ce que tu trouves en chacun d'eux ?
Hadj El Anka, c'est le cardinal ! Il a quelque chose propre à lui. Tout comme El Hasnaoui, Dahmane El harrachi et Azzahi. Ils n'ont riens de commun. Le seul dénominateur qui les réunit réside dans le «mizane», le tempo. Ce sont des artistes qui sont à cheval sur ça. Mais chacun chante à sa manière.
Est-ce que tu ne te sens pas proche du travail de Amar Azzahi ?
Il est très fort dans le chaâbi. Il n'est pas n'importe qui . C'est pour ça qu'il peut se permettre de faire ce qu'il veut. Il peut renverser un morceau très facilement. On dit que c'est difficile, mais chez Amar Ezzahi c'est naturel, facile...
...Parce qu'il a une base ?
Exactement. Il a son propre cachet. Comme Dahmane El Harrachi que j'ai eu l'occasion de côtoyer, Hadj El Anka et Cheikh El Hasnaoui. Ce sont des créateurs. Tu vois, si un chanteur imite un autre, il est condamné. Imiter c'est rentrer dans un ghetto d'où il n'en sortira jamais. Il faut oublier qu'on aime tel ou tel chanteur.
Cela ne te choque t-il pas de ne pas passer à la radio, la TV, les médias en général ?
Non, pas du tout, c'est devenu tellement habituel que je me vois mal, à présent, passer à la TV ou à la radio.
Toi, tu t'es imposé tout seul, sans médias. C'est quand même une victoire, non ?
Oui, mais ça été difficile. Je tiens à rendre hommage au public qui m'a soutenu. La télévision, pour moi c'est du Chiqué...
Tu es l'un des artistes les plus interdits du pays...
Et même jusqu'à présent ! On dit que la liberté d'expression est effective. En ce qui me concerne, il y a toujours le veto. De toute façon, je continue à me battre. Je les gêne , c'est tout. Ils ne m'empêcheront pas d'avancer. Ils ont essayé de le faire en tirant sur moi. Grâce à Dieu, ils n'ont pas réussi !
Tes deux dernières cassettes, anticipent sur les émeutes. Tu y dénonces les abus, les injustices, la crise de logement, le trafic des devises, le vol, la crise économique, la récupération partisane etc. C'est le poète qui voit loin ? ...
Tu sais, ça vient comme ça. Il se peut que l'événement se produise, mais ce n'est pas toujours évident. Moi je ne suis pas partisan, je met dans mes chansons la vie du peuple, sa réalité, ses vérités. On ne doit pas se tromper, si non c'est tout le peuple qui s'est trompé... je suis sincère, pas hypocrite. Que ça plaise ou pas, je le fais.
Quelles sont parmi tes chansons celles que tu préfères ?
Là, comme si tu disais à un père de famille de 20 gosses, lequel il préfère !
Tu as sûrement des projets de compositions précis ?
Ça ne m'a jamais posé de problème. Il m'arrive de faire des compostions une semaine avant l'enregistrement en chamboulant tout mon programme. De nouvelle créations peuvent surgir, comme ça, à la dernière minute. Ça devient de plus en plus difficile de créer. Parce que pour vraiment garder l'estime du public, il faut travailler énormément et leur donner toujours du nouveau. Actuellement je suis sans doute dans une période fertile. Mais un jour, cette inspiration s'en ira comme elle est venue.
Les émeutes ont dû t'ébranler...
Ça été très dur pour moi. Mais je n'ai pas cherché à écrire, à composer. Je n'en pensais qu'à m'en sortir. Par ce que si j'avais cherché à écrire, j'aurai risqué de dépérir. C'est un travail qui sollicite le cerveau. Moi, quand je travaille, j'oublie généralement de manger. Pour pouvoir écrire, composer, je crois qu'il faut d'abord être en bonne santé.
...Si tu as quelque chose à ajouter...
Je tiens à remercier toutes les personnes qui m'ont soutenu tout au long de ces six mois. Sincèrement, j'ai souffert. Ils étaient toujours nombreux à venir me témoigner leur attachement, leur sympathie. Je rends hommage aux médecins et au personnel de la clinique des Orangers. J'ai rencontré des braves gens, dévoués, extraordinaires. Une famille fantastique que je ne trouverai pas en France ou ailleurs. Qu'ils en soient remerciés.
Entretien réalisé par
Nacer IZZA
Matoub Lounès : je ne me sens pas une star, je ne me suis jamais senti une star ou une vedette.
Mais est-ce que ça ne te pèse pas d'être considéré comme l'un des leaders de la chanson de protestation ?
Je ne me crois pas leaders. J'essaie de défendre une cause que je trouve juste, c'est tout. Leader ? Non, je ne pense pas...
Les gens te voient comme ça...
Peut-être. J'ignore... Une chose est certaine : j'essaie de travailler davantage, un renouveau, un souffle à la chanson kabyle...
Le public voit en Matoub comme un symbole. Surtout depuis les émeutes d'octobre. Ils pensent même que tes blessures sont la conséquence à tes prises de position, à tes chansons...
Ce n'est pas parce que j'ai reçu des balles que ça prouve que j'avais des positions. Mes positions, je les ai toujours eu, avant qu'on ne tire sur moi. Ces balles seraient une preuve ? Je ne sais pas...
Tu as une idée de ton public ?
Il y a une complicité entre moi et le public. Je lui ai toujours donné ce qu'il voulait. Et moi, j'ai toujours été satisfait de son adhésion, son accueil. Il y a une émotion, une chaleur...je ne sais comment t'expliquer mon public...il est vital. Il peut être le public de tout le monde aussi...
Comment tu expliques le succès rapide que tu as eu ? Est-ce dû, entres autres, aux événements de Tizi-Ouzou, en 1980 ?
J'ai commencé la chanson en 1978, donc bien avant les événements de Tizi-Ouzou. J'ai peut-être eu de la chance. Il n'y avait pas, en ce moment, beaucoup de chanteurs qui enregistraient...C'était peut-être ça ?
Est-ce que tu étais sûr d'apporter quelque chose de nouveau à la chanson Kabyle ?
Oui, je dois dire qu'il y avait une ambition à la base. J'avais débuté très jeune. En 1978, j'avais décidé d'enregistrer, de faire carrière quoi, et de tenté ma chance. Je me suis dit : pourquoi pas moi ?
Donc, lorsque tu as enregistré ton premier album, " Ay izem " (le lion), tu étais prêt ?
Oui, j'étais prêt. J'avais les textes, les mélodies et surtout, comment t'expliquer ça : je chantais déjà dans les fêtes, donc je me suis rapproché du public.
A quel âge, justement, avais-tu commencé à chanter ? j'ai retrouvé dans une revue d'université, que tu avais débuté à l'âge de 12 ans...
Je dirais même avant !
Pourquoi tu as choisi la chanson pour t'exprimer ?
Ça vient comme ça, c'est inexplicable. On aime la chanson comme on peut aimer autre chose dès le jeune âge ! J'ai voulu chanter, c'est tout. Au départ, je n'avais pas l'idée que j'aillais réussir et être connu aujourd'hui. J'ai tenté l'expérience. Heureusement, ça a marché !...Et je continue à travailler davantage.
Est-ce que ça a marché aussi parce que tes textes sont directs ? Bon, tu as écrit des textes métaphoriques, très beaux d'ailleurs, mais beaucoup de tes textes vont droit au but...
Ça, je l'ai compris. Le public la réclamé en quelque sorte, la métaphore ? C'est presque tout le monde qui en fait. Je trouve que c'est une manière de se détourner des réalités. Sans vouloir porter atteinte à quiconque, je trouve que la chanson dite engagée doit être directe !
Tout en étant esthétiquement présentable ?
Cela va de soi !...
...Parce que, il faut le dire, certains chanteur dits engagés n'enveloppent pas leur produit de belle manière !
Ah, non, non...Moi je dirai que ce sont des orateurs plutôt que des chanteurs !
Une grande partie de tes chansons sont agressives. En ce sens, où tu colles à l'actualité du pays. Tu donnes l'impression d'être un provocateur. Pourtant, les gens qui te connaissent vouent ton ouverture, ta gentillesse, ta générosité, ta sensibilité...
Je serai dur dans mes textes ? C'est possible. Moi, je crois que quand il faut dire quelque chose, il faut le faire...
Tu appelles un chat, un chat !
Absolument. Ça plaît à certains comme ça déplaît à d'autres.
Depuis les débuts, tu conserves l'image d'un chanteur, d'un poète solitaire...
Ah, oui. J'ai toujours plané en solitaire. J'aime mieux mené ma barque tout seul , sans l'aide de personne. Je travaille mes textes et mes mélodies à ma manière tout en respectant les autres. C'est ce qui fait ma force, mon enthousiasme aussi.
Tu à écrit des textes pour les autres chanteurs. Comme, par exemple, Takfarinas. Tu en as fait beaucoup ?
Oui, j'ai écrit pour d'autres. Je le fait comme ça. Quand quelqu'un me demande un texte, je lui en donne volontiers. Ce n'est point pour que mon nom soit cité.
Tu n'es pas tendre envers les opposants qui sont en France. Comme Ben Bella et Ait Ahmed dans le morceau : " les deux compères " !
Tout le monde sait que leur alliance, en 85, était contre nature. C'est Ben Bella qui a fait condamné Ait Ahmed. Tout d'un coup, on les revoit ensemble. C'est choquant. Ça n'a pas plu à presque tous les Algériens...
Toi en tant que chanteur, ça transparaît dans beaucoup de tes chansons, " Tarwa lhif " (descendance démunie), " A mes frères "...
Oui. Parce que j'ai essayé de transmettre le courroux de beaucoup de gens. J'ai trouvé que ce n'était pas juste qu'Ait Ahmed puisse se targuer de représentant en s'alliant avec Ben Bella.
De toute façon, tu n'es pas tendre, non plus, avec les autres tendances !
Je suis toujours resté indépendant. Je n'appartiens à aucun parti. Je suis d'autant plus à l'aise que je n'hésite pas à écrire sur toutes les incohérences que je constate !
Il est certain que les tendances ont cherché à te récupérer !
Oui, mais c'est impossible. Il ne pourront jamais !
Tu accordes beaucoup de d'importance à la scène...
C'est normal, ça fait partie du travail.
Oui, mais beaucoup de chanteurs n'ont pas cette exigence...
Eh, bien, s'ils ne l'ont pas, ils ne progresseront jamais. Ils demeureront à " l'état primaire ". Il faut avancer quand même ! Si tu ne soignes pas ton travail, tu aboutiras à la médiocrité. Quand on aime son métier, il faut donner le maximum. Par esprit professionnel.
Est-ce que tu travailles vite, d'habitude, en studio ? Tu m'as dit que tu as enregistré la bande de la dernière cassette, " Rwah, rwah " (viens, viens) en 48h...
Oui. Parfois moins ou plus. C'est une question d'habitude. Lorsque les chansons son carrés et que les musiciens son bons, ça marche tout seul.
A propos de musiciens, toi tu les choisis rigoureusement. Quels sont ceux avec lesquels tu as l'habitude d'enregistrer ?
Il y a Rabah Khalfa, l'excellent percussionniste, Hamid Mekkaoui, un marocain qui joue du naï, Mokadem Ghobrini, un grand violoniste, Lakehal Belhadad, un Algerois de la place 1er Mai qui joue du qanoun ainsi que Hamid Lakri, de mon village, au banjo.
Est-ce que tu as un groupe fixe quand tu te produis dans tes rares galas ?
Disons que j'ai pratiquement un orchestre fixe. Quand je joue dans les fêtes, ce sont les mêmes musiciens qui m'accompagne. Des jeunes de mon village...
Avec tes dernières cassettes, " tisirt n nedama " (la meule de regret) " L-mut " (la mort) et " rwah rwah " (viens viens), tu annonces ton retour au chaâbi des débuts. Mais un chaâi propre à toi...
Effectivement, je suis revenu à mon genre de départ. Mais on sent quand même un changement, une maturité. Le chaâbi est toujours en moi.
C'est ta base ?
Absolument !
A un certain moment, le public n'arrivait pas à ta classer. Tu touchais à tous les genres : traditionnel, chaâbi, moderne...
Donc c'est une richesse, quoi ! C'est comme un musicien qui joue de tous les instruments. On dira simplement que c'est un artiste !
D'après toi, le chaâbi ou tout autre genre, peut-il absorber facilement d'autres rythmes, d'autres genres ?
Cela fait partie des recherches, des expériences. Avec inévitablement des résultats.
Toi , tu es pour l'ouverture...
Bien sûr. Ces choses là, on les sent. Il m'arrive de remplacer, dans ma tête, des textes en arabe par du kabyle quand j'écoute des chansons, chaâbi ou autres.
Est-ce que tu as eu l'idée d'interpréter des qacidates genre " El Meknassia " par exemple, à ta manière, textes et arrangements ?
Oui, ça peut se faire. C'est même dans mes intentions.
Tu apprécies beaucoup Hadj El Anka, El Hasnaoui, Amar Azzahi...
Oui, beaucoup. Ce sont des maîtres.
Qu'est-ce que tu trouves en chacun d'eux ?
Hadj El Anka, c'est le cardinal ! Il a quelque chose propre à lui. Tout comme El Hasnaoui, Dahmane El harrachi et Azzahi. Ils n'ont riens de commun. Le seul dénominateur qui les réunit réside dans le «mizane», le tempo. Ce sont des artistes qui sont à cheval sur ça. Mais chacun chante à sa manière.
Est-ce que tu ne te sens pas proche du travail de Amar Azzahi ?
Il est très fort dans le chaâbi. Il n'est pas n'importe qui . C'est pour ça qu'il peut se permettre de faire ce qu'il veut. Il peut renverser un morceau très facilement. On dit que c'est difficile, mais chez Amar Ezzahi c'est naturel, facile...
...Parce qu'il a une base ?
Exactement. Il a son propre cachet. Comme Dahmane El Harrachi que j'ai eu l'occasion de côtoyer, Hadj El Anka et Cheikh El Hasnaoui. Ce sont des créateurs. Tu vois, si un chanteur imite un autre, il est condamné. Imiter c'est rentrer dans un ghetto d'où il n'en sortira jamais. Il faut oublier qu'on aime tel ou tel chanteur.
Cela ne te choque t-il pas de ne pas passer à la radio, la TV, les médias en général ?
Non, pas du tout, c'est devenu tellement habituel que je me vois mal, à présent, passer à la TV ou à la radio.
Toi, tu t'es imposé tout seul, sans médias. C'est quand même une victoire, non ?
Oui, mais ça été difficile. Je tiens à rendre hommage au public qui m'a soutenu. La télévision, pour moi c'est du Chiqué...
Tu es l'un des artistes les plus interdits du pays...
Et même jusqu'à présent ! On dit que la liberté d'expression est effective. En ce qui me concerne, il y a toujours le veto. De toute façon, je continue à me battre. Je les gêne , c'est tout. Ils ne m'empêcheront pas d'avancer. Ils ont essayé de le faire en tirant sur moi. Grâce à Dieu, ils n'ont pas réussi !
Tes deux dernières cassettes, anticipent sur les émeutes. Tu y dénonces les abus, les injustices, la crise de logement, le trafic des devises, le vol, la crise économique, la récupération partisane etc. C'est le poète qui voit loin ? ...
Tu sais, ça vient comme ça. Il se peut que l'événement se produise, mais ce n'est pas toujours évident. Moi je ne suis pas partisan, je met dans mes chansons la vie du peuple, sa réalité, ses vérités. On ne doit pas se tromper, si non c'est tout le peuple qui s'est trompé... je suis sincère, pas hypocrite. Que ça plaise ou pas, je le fais.
Quelles sont parmi tes chansons celles que tu préfères ?
Là, comme si tu disais à un père de famille de 20 gosses, lequel il préfère !
Tu as sûrement des projets de compositions précis ?
Ça ne m'a jamais posé de problème. Il m'arrive de faire des compostions une semaine avant l'enregistrement en chamboulant tout mon programme. De nouvelle créations peuvent surgir, comme ça, à la dernière minute. Ça devient de plus en plus difficile de créer. Parce que pour vraiment garder l'estime du public, il faut travailler énormément et leur donner toujours du nouveau. Actuellement je suis sans doute dans une période fertile. Mais un jour, cette inspiration s'en ira comme elle est venue.
Les émeutes ont dû t'ébranler...
Ça été très dur pour moi. Mais je n'ai pas cherché à écrire, à composer. Je n'en pensais qu'à m'en sortir. Par ce que si j'avais cherché à écrire, j'aurai risqué de dépérir. C'est un travail qui sollicite le cerveau. Moi, quand je travaille, j'oublie généralement de manger. Pour pouvoir écrire, composer, je crois qu'il faut d'abord être en bonne santé.
...Si tu as quelque chose à ajouter...
Je tiens à remercier toutes les personnes qui m'ont soutenu tout au long de ces six mois. Sincèrement, j'ai souffert. Ils étaient toujours nombreux à venir me témoigner leur attachement, leur sympathie. Je rends hommage aux médecins et au personnel de la clinique des Orangers. J'ai rencontré des braves gens, dévoués, extraordinaires. Une famille fantastique que je ne trouverai pas en France ou ailleurs. Qu'ils en soient remerciés.
Entretien réalisé par
Nacer IZZA




